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Natacha NIKOULINE

Memento Mori

« Le festin nu »

Un miroir dans lequel l’oeil se noie, un bouquet de marié séché dont on sent qu’il pourrait tomber en poussière si, à nouveau, des mains s’en saisissaient, des fruits bleuis de moisissures pareilles aux lèvres de ceux dont la voix s’est tue, des carafes vides de toute liqueur, les mèches d’une chevelure qu’on ne coiffera plus, et des objets funéraires flottent sur une nappe blanche comme un linceul. D’où viennent ces objets ? Nous ne le savons pas. Et pourtant, nous les reconnaissons comme s’il fut un temps où ils avaient été nôtres. Ils flottent, épaves-fantômes dérivant sur une mer au delà des mers dont on ne sait plus rien. Et nous les regardons, captivés, inquiets, sans même pouvoir penser de quoi ils sont précisément le souvenir.

Le fond de l’image est noir. Un noir épais. Car c’est cela qu’il y a, caché dans les rires et les conversations enjouées de convives qui se retrouvent autour d’une table richement décorée pour un repas de fête ; c’est cela qu’il y a au fond de ces objets que les familles se transmettent de génération en génération, reliques dont on ne sait que faire et sous lesquelles on finit par s’ensevelir soi-même ; c’est cela qu’il y a derrière la toile blanche d’un tableau ou dans le viseur d’un appareil photographique dont on n’a pas retiré le cache ; c’est cela que nous avalons, par la bouche et les yeux, quand, nous gisons en nous-mêmes, à terre, laissés pour morts ; c’est cela que nous rejoindrons, tous, un jour, derrière l’illusion que la réalité recouvre, pour pouvoir flotter, nous aussi, enfin, dans une nuit plus vaste que la vie, objet parfaitement inerte parmi d’autres objets parfaitement inertes, qui, eux, jamais ne nous feront défaut : un noir épais, un noir parfait, qui, chaque jour, goutte à goutte, infuse en nous, et se diffuse, lentement, imperturbablement – toutes les couleurs dont nous nous parons et dont les autres nous parent n’étant que la résultante de notre combat quotidien pour résister à la putréfaction.

A bien des égards, les corps, nus, anonymes, dépouillés d’eux-mêmes, désossés  de leur identité et de leur assignation sexuelle, et simplement, posés, à même le sol, devant un mur blanc, qui composaient la précédente période photographique de Natacha Nikouline étaient, eux aussi, des natures mortes. A découvrir, aujourd’hui, la série Memento Mori, on ne peut s’empêcher de songer que Natacha Nikouline a longtemps travaillé comme photographe culinaire et gastronomique, travail pour lequel il s’agit de mettre en images, de façon aussi esthétique que rigoureuse et vivante, des plats qu’on doit immédiatement avoir envie de goûter. Quelle ironie suprême que de porter donc, sur une autre scène, celle des photographies qui composent ce livre, une nourriture à l’envers, un somptueux repas de choses mortes pour des bouches mortes.

Il serait vain d’essayer de rapprocher l’oeuvre de Natacha Nikouline d’une quelconque école photographique. Ses Memento Mori ont bien plus à voir avec les vanités hollandaises du XVIIe siècle, les poèmes d’un Georg Trakl, le décadentisme de Joris-Karl Huysmans ou les romans de Claude Louis-Combet qui, dès les premières photographies de la jeune artiste, a su reconnaître la puissance de fascination de son travail. Enfant, Natacha Nikouline collectionnait, dans des flacons pharmaceutiques, des végétaux, de la terre, des larmes et du sang. On ne peut penser la figuration de la perte, du vide et de l’absence à l’oeuvre dans Memento Mori sans confronter ces photographies aux tableaux des peintres russes Irena Kestova et Lev Tchistovsky et à leur histoire. Contrainte de fuir Moscou en 1917, au moment de la Révolution bolchévique, la famille de Natacha Nikouline trouva refuge en France où ils rencontrèrent ce couple de peintres. Et c’est dans leur atelier, rempli de tableaux de fleurs et de natures mortes qui, pour la première fois, à l’occasion de cette exposition, seront montrés en France, à l’ambassade de Russie, des années après leur disparition, que la petite Natacha a trouvé, dit-elle, ses premières sources d’inspiration.

Il y a, dit L’Ecclésiaste, « un temps pour toute chose sous les cieux ; un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté; un temps pour tuer, et un temps pour guérir; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir; un temps pour pleurer, et un temps pour rire; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser ». Et l’on aimerait, de tout notre être, il est vrai, pouvoir y souscrire, en se persuadant que les Memento Mori de Natacha Nikouline sont des Memento Vitae qui indiquent qu’il faut jouir de l’existence et se hâter de vivre. C’était d’ailleurs, au XVIIe siècle, dans le monde très calviniste de la peinture hollandaise, la vocation première des Vanités. Mais la grâce énigmatique des natures mortes de Natacha Nikouline, leur effrayante beauté, tient précisément en ceci qu’elles parlent d’un monde vide de Dieu où aucun objet n’est chargé d’une quelconque connotation religieuse.

Masques mortuaires, reliques, ou ex voto s’offrent à nos yeux dans leur matité plate. Aussi les photographies de Natacha Nikouline ne se contentent-elles pas de nous rappeler que nous sommes mortels. Elles font affleurer de la ténèbre une histoire plus infantile, plus nue et plus douloureuse : en nous, un jour, une catastrophe a eu lieu. Une perte, un exil, qui ne peut s’appuyer sur aucune image antérieure, ne peut se soutenir d’aucun regard, ni même d’une cause autre que la figure, impersonnelle, de la mort.

Sarah Chiche