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Je retourne sur mes lieux de mémoire pour cacher l’objet de la mémoire.
Ce drap blanc que j’utilise est un vecteur de vie et de mort, c’est l’objet transitionnel.
On naît dans un drap blanc, on dort dans des draps blancs, on est malade dans des draps blancs et puis finalement ce drap blanc devient un linceul. J’ai passé beaucoup de temps à observer ces draps blancs et leurs sublimes drapés (vecteurs d’émo- tions) dans des hôpitaux. La maladie et la mort ont emporté plusieurs personnes que j’aimais profondément entre 2012 et 2014.
Moi je veux ressentir ce drap blanc, l’éprouver.Il devient le catalyseur de mes émotions et il me permet aussi de les sculpter.
Le point de départ de cette série fut une question : quels sont tes lieux de mémoire ? dans quel décor sont nées tes émotions ? si je devais mourir dans peu de temps, quels seraient les lieux dont je me souviendrais précisément ? existent ils toujours ? à quoi ressemblent ils ? … que sont devenus tous ces lieux qui forment ma géographie interne ?
Je voudrais pouvoir créer une cartographie de ma mémoire émotionnelle.
C’est un état des lieux de mes fondations. Ce drap blanc devient une étrange demeure de mémoire. Sa forme s’adapte au lieu mais n’exprime pas de façon visible le secret. Ici a eu lieu quelque chose. Point de départ d’un sentiment et cloisonnement de sa fin. Préservation secrète et blanche. Je me rends donc dans chaque lieu qui a été structurant pour moi et finalement je réalise qu’il n’existe pas. Il est devenu un lieu clos interne à l’être. Je me heurte à une cicatrice, une faille, une frontière, une surface lisse froide et dure. Cette confronta- tion est douloureuse. La surface blanche du drap renvoie à l’origine, sa forme est insaisissable. Ce drap permet le recueillement et en même temps cèle le souvenir au regard. C’est une mise en rela- tion des scènes. Elles exigent un regard qui ne ferait pas que se poser. Un regard qui approfondirait. Un regard de derrière les yeux. Cela reviendrait à regarder avec les yeux clos. Loin de raconter purement et simplement, les scènes procèdent à une dialectique du passé et du présent. Cette série ne relève pas d’un récit linéaire, on est dans l’énigme d’un être, dans les paysages intérieurs et intériorisés d’un être. C’est une façon d’attester la valeur du souvenir et de lui conserver quelque aura ( le mystère de ce qui est dedans) ; façon aussi de présenter l’armature allégorique d’un mystère en disposant devant les yeux de chacun une mémoire figurative de celui ci. Les paysages présentés deviennent des écrins au mystère de l’incarnation. Je m’approprie un espace et je le rends inaccessible. Le drap est le marquage de mon espace intérieur, secret, rien ne se dévoile. Le souvenir devient de plus en plus inaccessible, le mécanisme de l’oubli se met en marche. Je m’inscris dans un décor par une forme fluctuante, sans architecture propre, évoluant au gré des lieux et de leur structure. Une forme qui flotte, coule, vol, brûle. Un mouvement de vie, une petite danse de la mort. “Le temps se retrouve tout entier contenu dans la forme.“ “Les heures qui contiennent la forme se sont écoulées dans la maison du rêve.“ Walter Benjamin – Sens unique – “Quelque chose se joue là entre un devant visible et un dedans qui ne l’est plus.“ George Didi Hubermann – Phasmes “Comme toute quête authentique, la quête critique consiste, non point à retrouver son objet mais à assurer les conditions de son inaccessibilité.“ Giorgio Agamben

Natacha Nikouline