Retour

Magali LAMBERT

Portraits #1

« On ne peut déborder qu’au prix de jouir de ses entraves. Notre époque en appelle-t-elle à un nouvel érotisme ? À une interprétation ultime du bas-matérialisme de Georges Bataille, avec ses racines et ses prurits, recomposé dans une forme de panthéisme symboliste digne de Stéphane Mallarmé ? Du reste, le poème en prose de Magali Lambert n’est-il pas une manière de variation sur L’Après-midi d’un Faune ? Avec cette double présence du langage, cette spirale de la parole et du soliloque obscur, ce désir exprimé jusque dans sa frustration ?

Histoires naturelles est avant tout le récit imagé d’un moment fondateur. Lorsque, au fond d’une forêt s’ouvre l’espace d’une clairière, qu’après une marche le moment du repos devient celui d’une improbable rencontre. La scène (d’amour) entre l’artiste et la biche. Il faut observer cette fusion des êtres appartenant à des règnes distincts, cet accouplement des espèces que le divin aurait impérieusement diviser : il faut l’hybride. C’est-à-dire le merveilleux autant qu’il puisse être une forme d’expérience qui se donne d’emblée comme un récit légendaire.

Comment découvrir au fond de soi la possibilité de retrouver la mythologie. Et de la lier à une expérience individuelle ? Et voici Diane, déesse de la lumière (du jour) et du monde sauvage, de la chasse, de la virginité et de la chasteté, compagne de la biche, du cerf et de l’ours, chaste amante des bois et des montagnes. « Chaste amante » : oxymoron qui recompose dans les mots mêmes l’hybride qui est devenu la condition d’une puissance ingénue, venue des douleurs de l’enfance.

Comme la figure du poète chiffonnier baudelairien, Magali Lambert glane les débris de notre civilisation. Elle débusque des objets, des vestiges et des squelettes, les marie en un corps merveilleux, les photographie comme à la noce puis épingle cette images dans une boîte, de celles que l’on confectionne pour les papillons ou les insectes remarquables. Hybride encore, le dessin gratté dans l’épreuve photographique, les restes de la religion trouvés dans les brocantes espagnols appariés à des jouets, des débris, des colliers de fortune…tout ce qui fait la méthode de création de Magali Lambert. Et puis le miroir miniature de l’enfance avec lequel l’artiste s’amusait (nous dit-elle), jusqu’à ces miroirs posés dans la nature intégrant de facto à celle-ci la question toute entière des images.

Son art consiste à produire une construction en même temps que sa représentation : la chose est son image. La construction est ensuite démembrée et rendue à sa perte, l’image reste – non pas reproduction, car le référent n’existe plus, mais relique. Histoires naturelles est un petit livre qui repose en ces images, ses dispositifs, ses mots et ses griffures la question de la liberté et de la création. Il contient les images dans le récit, l’inscription dans les images, hybride lui-même de cette érotique des moyens plastiques et scripturaires.

L’expérience de la rencontre avec la biche est pour Magali Lambert le véritable point de fusion de l’art et de la vie. Elle lui permet de trouver le point d’équilibre avec les forces obscures qui la pousse à mettre en cage des boas ébouriffés. Mais il est vrai que l’on ne peut déborder qu’au prix de jouir de ses entraves. »

Préface du livre Histoires Naturelles, Taches de rouge et de vert (2014) /
Texte de l’historien de l’art Michel Poivert