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Magali LAMBERT

Massacres

« Quand je pars photographier la nature, j’emporte toujours un miroir avec moi. Il agit comme un objet magique : l’espacetemps n’y est plus linéaire, il est à lui seul une fenêtre ouverte sur le passé derrière moi, derrière nous. Il reflète notre
histoire. »

Magali Lambert

 

« Dans la fraîcheur d’une nuit de nouvelle lune, à l’orée d’un bois d’arrière-pays, il arrive que la magie de l’instant nous aide à lire dans la carte du ciel le symbole inversé de ces fûts serrés de colonnes végétales qui nous font face. Car ce soir Magali Lambert nous tend son miroir pour nous dire qu’Artémis métamorphosée a déserté le ciel pour se faire chasseresse. Elle nous invite à guetter tels des gués d’une rivière invisible, les layons qui conduisent au coeur de la forêt, là où biches, daims et cerfs séjournent, remplis d’une présence étrangement familière, et qui nous aimante déjà. Ces petits sentiers giboyeux qui mènent partout et nulle part sont ceux que son oeil aiguisé, a perçus pour nous dans ses histoires naturelles, devinant peut-être que la déesse de la chasse aimait qu’on dépose ses offrandes dans l’antre des plus obscurs taillis.

On sait cette artiste depuis toujours inspirée par les télescopages poétiques d’objets disparates, par les rencontres inusuelles de mondes dont les dissemblances disparaissent à mesure qu’elle en scrute les affinités secrètes. Explorant dans le repli des clairières les halos diffus de l’« animale lumière », Magali Lambert trace sur les corps des bêtes les troubles contours de visages insoupçonnés, de figures hybrides tantôt ludiques, lyriques ou grotesques. Elle évite ce faisant toute forme d’idéalisation anthropomorphique, car son geste n’est pas le produit abstrait d’une réflexion, mais le fruit vivant d’une rencontre, l’efflorescence nomade qui naît du contact foudroyant avec cet autre qui n’est pas tout à fait un autre. Car bien sûr il n’est pas ici question de l’animal en général, mais de cet animal-ci, de cette présence singulière au monde dont le fond demeure, tout autant que le regard humain qui la scrute, repliée sur son indicible mystère.

L’empathie du geste de Magali Lambert tient d’abord à ce que l’être ne s’y laisse jamais figer par sa visée. Et c’est précisément pourquoi le mot « naturel » convient si bien à cette trouée inédite dans cet espace non-humain que Rilke nomme l’« ouvert » dans les Élégies de Duino. Ici, l’artiste emmaillote comme d’un voile de tendresse laineuse les pattes et les oreilles d’une biche, là elle biffe de rayures blanches la silhouette d’un cerf. Partout elle donne à voir ce qui se dérobe dans l’éblouissement d’une présence qui excède toute rhétorique visuelle ou langagière. Et si elle parvient avec un tel brio à dessiner le lieu d’une miraculeuse épiphanie qui nous affranchirait du partage malheureux des règnes du vivant, c’est qu’elle sait que les voies qui y mènent ne sont pas celles de l’éloquence tarissable mais celles de la poésie immuable des « fleurs et des choses muettes ». »

Texte de l’écrivain Luis Seabra, 2014