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« Chasse à Courre » de Céline Anaya Gautier

Christian Caujolle, critique d’art, commissaire d’exposition et auteur, fondateur de l’Agence VU’ puis, 10 ans plus tard, de la Galerie VU’, anciennement directeur artistique des Rencontre d’Arles et fondateur du Festival photo de Phnom Penh, le plus grand rendez-vous annuel de la photographie en Asie du Sud-est, nous invite à partager sa vision de « Chasse à Courre » de Céline Anaya Gautier.

 

© Céline Anaya Gautier, « Chasse à Courre : à la croisée des mondes »
Portrait de George N’Goma, 68 ans, Cheminot

 

« À ses débuts, la photographie fut célébrée comme le moyen « le plus précis et le plus rapide de reproduire la réalité ». C’est ainsi et soutenue par la presse qui utilisa son « réalisme » pour la transformer en moyen d’attester de la véracité des faits et des situations, qu’elle devint un outil de manipulation de nos crédulités et participa tout autant à l’information qu’à la propagande, à l’élaboration des souvenirs qu’à la simple contemplation esthétique. Les photographes, qui laissèrent dire et faire, n’en pensaient pas moins et savaient que les images qu’ils délivraient dépendaient avant tout de leur volonté, de leur point de vue, de leur subjectivité. Après plus d’un siècle d’arrogante domination dans le champ visuel, cette technologie inventée en même temps que se développaient les réseaux ferrés a été battue en brèche par une nouvelle possibilité de figurer le monde, moins onéreuse, plus souple et, surtout, accessible à tous. Parce que le numérique s’est développé en même temps que la téléphonie mobile, les outils de production d’images se sont multipliés de façon exponentielle, entraînant, jusqu’au vertige, la création d’un flux ininterrompu, sans cesse enrichi de nouveaux éléments visuels, tellement volumineux qu’il nous est devenu impossible de le lire.

C’est dans ce contexte de mutation fondamentale des conditions de la représentation du monde qu’il faut approcher la pratique – et les choix – de Céline Anaya Gautier. Format carré, cadrages nets, attention rigoureuse à la lumière qui modèle les situations sans aucun effet, choix précis de la distance, elle pratique la photographie avec un classicisme de bon aloi et avec une indéniable élégance. Elle a opté pour la traditionnelle technologie argentique non par nostalgie mais par une volonté de s’inscrire dans une tradition qui exige que l’on réfléchisse sérieusement à chacune des images que l’on enregistre, à l’angle que l’on adopte et au sens qu’il produit, aux différentes possibilités qui s’offrent dès lors que l’on ne multiplie pas les prises en cascade, façon de convoquer le seul hasard qui permettrait que l’on trouve son bonheur dans le nombre.

Le choix de la couleur situe l’ensemble dans une lignée documentaire tout à fait contemporaine et le choix de la palette, subtile et clairement posée, évite toute stridence qui nous détournerait du propos et de ce qu’il est convenu de nommer « le sujet ».

Céline Anaya Gautier sait parfaitement que la photographie ne prouve ni ne démontre rien, qu’elle n’est en rien « objective » et elle l’utilise, au mieux, pour ce qu’elle est capable d’apporter. En l’occurrence, pour explorer un univers croisé tout à fait par hasard et qui a intrigué la curieuse qu’elle est. La photographie est ici considérée comme un outil pour tenter de comprendre les ressorts de la pratique de la chasse à courre – de plus en plus décriée – et interroger les ressorts de la pratique collective d’un rituel collectif fondé sur une singulière relation à la nature et à la mort. La photographe, parce qu’elle ne cherche pas à prendre position mais à éclairer, pour elle tout d’abord, ce monde de chasseurs qui semblent sortis des tréfonds de l’histoire, ne construit pas des images symboliques, qui célèbreraient ou vilipenderaient, mais s’en tient à deux modalités du mode documentaire. D’une part la chronique, au plus près du déroulement des faits, clairement balisés, avec leurs étapes, leurs obligations, dans des images saisies au vol qui s’organisent en courts récits chronologiques et qui, accompagnées de textes, ont une fonction informative. D’autre part une série de portraits posés, dans des lumières toujours très soignées, des portraits habiles qui montrent des chasseurs en tenue saisis dans leur univers de travail habituel. Le décalage entre les deux, que la photographe n’accentue ni ne caricature jamais, permet de percevoir – contrairement aux idées reçues – la grande diversité de condition sociale et d’univers de ces hommes et femmes que réunit une passion pour une modalité singulière de la chasse. De la cohabitation de ces deux approches photographiques, toujours documentaires mais déclinées sous des formes différentes, naît une proposition d’utilisation de la photographie aujourd’hui qui lui évite, comme trop souvent dans des ouvrages consacrés à un thème, de se retrouver en simple situation d’illustration. Parce qu’elle obéit rigoureusement à des dispositifs de prise de vue qui lui assignent une fonction dans l’élaboration d’un point de vue, la pratique de la photographie menée ici par Céline Anaya Gautier s’éloigne à la fois de toute nostalgie et des agitations ludiques de l’imagerie numérique, et s’offre calmement comme guide vers une meilleure connaissance de la chasse à courre.

Loin de toute démonstration, cet ensemble remarquablement complet du point de vue de l’exploration d’un univers sert également à proposer une fonction, aujourd’hui, à la photographie. En cela, Céline Anaya Gautier retrouve une des grandes forces – et une vraie tradition – de l’image argentique : sa capacité à formuler des questions pertinentes sur le réel en utilisant les contradictions inhérentes au fait qu’elle le représente sans être capable d’en dire une quelconque vérité. »

Christian Caujolle